Car les "Lettre à Lydie"constituaient un appel, sans que je n’en aie mesuré la portée. Il fut reçu. En Languedoc... jusqu’au Kurdistan... De nombreuses femmes - et quelques hommes - vivants ayant vécu cette période, sombre et belle, parfois des deux côtés de la barrière, parlèrent, confirmèrent, ou dans de rares cas, infirmèrent mes propos. Car, avec des blancs importants, j’avais presqu’obsessionnellement essayé de reconstituer l’histoire de Gustau, de Lydie, la mienne aussi: un puzzle. Mon histoire personnelle, petite et presque misérable, s’inscrivait dans l’Histoire tout court: je le découvrais avec émerveillement. Une histoire qu’on ne m’avait pas contée lorsqu’il était temps encore. Temps de réparer, si tant est que cela se puisse, les dégâts qu’elle avait occasionnés chez ma mère, Lydie... et chez tant d’autres. Une vie brisée qui ne fut jamais pleinement reconstituée.
Ces témoignages n’auraient, à mon sens, pas trouvé place dans une grande maison d’édition parisienne (en fait je me trompais) - car un livre doit rapporter de l’argent, beaucoup et vite, ce qui n’est sans doute pas le cas de celui-là - ni même dans une maison languedocienne. C’est la raison qui m’a fondée à créer "Parole de résistance" et les éditions HBL. Par la suite, tout s’est enchaîné: le hasard (les lettres de Gustau) puis la nécessité, en somme... Un volet reste en suspens: le témoignage des bourreaux. Car il en reste et certains m’ont parlé: devant la perpective de la mort, ils ont eu envie de dire, de s’expliquer, parfois de se justifier. Une répétition générale avant le grand saut. Jusqu’à présent, je ne les ai pas retenus. L’histoire est trop récente... et j’éprouve vis à vis d’eux un mélange assez gênant de haine et parfois de compassion. Car ils n’ont pas du tout le visage que je leur supposais: banal, quelquefois sympathique. J’ai également rencontré l’enfant de l’un d’eux : il était encore plus dur que moi vis à vis de son père, (un ancien SS) qu’il abhorrait. J’ai à cette occasion constaté que ma position était plus confortable que la sienne: l’enfant du bourreau et, en un sens, celui de la victime, (Lydie) face à face en ce soir d’hiver dans la galerie d’art à Anduze, la scène était halluciante. C’est moi pour finir qui l’ai réconforté.
Et puis... le sujet est apparu plus vaste qu’il n’en avait l’air : la résistance à l’oppression, ce n’est pas seulement le fait de ces hommes et femmes de tout bords politiques, en 40, qui sauvèrent l’honneur, cachèrent les proscrits, des juifs, ou militèrent dans les groupes armés, comme Jeanne Boyer, Josette Roucaute, Lisette Janot, et tant d’autres qui auront leur place ici. C’est aussi au quotidien le fait de lutter contre la violence, quelle qu’elle soit, et ceci dans tous les pays et de toutes les manières. C’est ainsi qu’il me fut donné de rencontrer Suzanne. Dois-je le dire? D’emblée, son histoire ne me parut pas s’encadrer dans le projet éditorial. Une histoire de violence conjugale en milieu bourgeois africain, cela n’entrait pas dans ma ligne. Mais Suzanne est un personnage et a du talent : je me pris au "jeu", et, en la lisant et la relisant, il se passa soudain quelque chose de magique. Je me sentis soudain de plein pied, je me sentis ELLE, exactement. Alors que pourtant tout nous sépare, en apparence. Tout, non: mais il me fallut dépasser les dogmes, les idéologies. Non, finalement, je m’étais trompée: elle entrait tout à fait dans le cadre de la lutte contre l’oppression. D’une manière différente mais tout aussi importante. Trois femmes par semaine meurent des coups de leurs compagnons. Douze par mois. 144 par an. Si ce n’est pas de l’oppression ! (Voir "Le procès", de Viridiana où en fin de texte, j’expose et j’analyse sommairement les chiffres). Je sautai le pas et publiai "Le petit garçon", texte qui a un grand succès. Peut-être irons-nous sous peu en Afrique où il est très attendu. (L’excision, etc...)
Car Suzanne, qui a longtemps vécu à Dakar, rescapée de la violence conjugale et miraculeusement indemne, consacre depuis sa vie aux autres, à les sauver de situations identiques, avec un dévouement sans faille. Elle aussi s’inscrit dans ce cadre, le débordant à peine... tout comme les femmes africaines dont elle parle dans son livre qui luttent contre l’excision et les mutilations sexuelles (90% de femmes excisées au Mali, par exemple) ... les femmes kurdes qui combattent à la fois contre leur famille, les mariages forcés, et les exactions de l’armée turque, dont je parle dans "Noces kurdes"... Et les femmes iraniennes qui risquent le martyre pour une mèche de cheveux qui dépasse, ou la lapidation pour une amourette, que je collige dans "Femmes d’Iran" (voir l’appel de Kobra)...
Parole de résistance, c’est tout cela en germe.
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