Les Chants philosophiques sont un texte poétique, et une histoire à la fois, superbe, qui se déroule dans les faïsses majestueuses de la basse Ardèche, entre la nature, un jeune garçon qui ne parle pas, -au début du moins- un cheval qui écoute, et la maîtresse de l’animal, professeur de philosophie. Une cabane de chasseurs, le cirque naturel dessiné par l’anse montagnarde où fleurissent hiver comme été des rosiers sauvages, le calme, la sérénité, on touche à l’éternel. La vie est en bas, tout au loin, pleine de bruit et de fureur, avec les drames familiaux, ses exclusions, l’alcool et les bagarres. En haut, rien ne peut arriver. Est-ce si sûr ? Non. Virgilien. Le roman couvre Chant par Chant les questions philosophiques essentielles du programme de terminale, en termes simples, qui peuvent être compris par tous. La science, l’autre, le langage, la justice, le droit, la liberté, Dieu, la métaphysique et le rêve. La philosophie, c’est aussi cela, in situ : au détour de chaque aventure, minime ou déterminante, au contact de la nature, de la dureté de la terre cévenole-et de sa beauté aussi-, de l’animal ou plus exactement des animaux, car Antigone, une dinde réchappée de l’abattoir, viendra se joindre au trio, se pose une question philosophique essentielle, toujours. Yohan, libéré -en partie- de ses angoisses, deviendra un danseur de renom. Une belle histoire.
Ceci est une histoire d’amour dans une montagne ensoleillée du Midi, cette « bande de Languedoc entre Cévennes et Provence », entre un jeune garçon et Malinghô. Malinghô est une jument Connemara dont le nom en sanghô signifie « amour ». La terre, en escaliers et talus pierreux, ombragée de micocouliers majestueux dont le plus beau pousse au milieu du chemin d’accès, domine une vallée rocheuse : tout en bas, inaccessible, coule une rivière en larges boucles brillantes entourées de peupliers et de roseaux, bordée de petites plages de galets argentés. L’adret de la montagne dessine une anse abritée : des rosiers sauvages qui ont résisté à la sécheresse, aux ronces et à Malinghô y fleurissent même l’hiver, derrière des oliviers centenaires. Une cabane bancale, autrefois affût de chasseurs de grives -ou maison de rendez-vous dit-on- domine l’ensemble, laide mais efficace lorsqu’il pleut, et sommairement chauffée par la maîtresse de Malinghô qui y travaille parfois. Malinghô n’y va pas volontiers. Ces "chants philosophiques" naquirent en ces lieux Virgiliens Philosopher, c’est répondre aux questions des enfants ? Des choses aussi et même des animaux. Les écouter d’abord.
— Qu’est-ce que la Philosophie ?
— C’est la première question philosophique que tu poses là.
Philosopher, c’est tenter de répondre à des questions qui se posent « toutes seules » et à tous mais que souvent on évite au fur et à mesure que l’on vit : car on s’habitue aux choses, c’est comme « ça », ça a toujours été comme « ça », à quoi bon essayer de comprendre ? Découragement ? Peur de découvrir quelque chose qui ne nous plairait pas ? Ou illusion de tout connaître ? Sans doute les trois. Certains en effet font semblant de savoir. Ou ils affirment que ce qu’eux ignorent, il est vain (inutile) que d’autres tentent de le chercher.
— Pour qui te prends-tu ? »
C’est une phrase que l’on entend souvent à l’encontre d’enfants ou de ceux qui s’interrogent encore, afin de les dissuader (décourager) :
— Tu coupes les cheveux en quatre, c’est comme ça, tu n’y peux rien...
— Ca va te rendre fou.
S’interroger patiemment semble prétentieux, presque sacrilège à ceux qui y ont renoncé.
— Pour qui te prends-tu ? Tu te crois mieux que moi ? Je vais te montrer ce qu’est la vie, car je la connais, moi, la vie...
Philosopher, c’est justement refuser d’accepter les choses comme elles sont, c’est essayer quoique cela coûte de moqueries et d’agressivité (de baffes) parfois, de les comprendre, et même de les changer, si peu que ce soit. Miracle parfois : la compréhension elle-même les modifie sans coup férir. Pas toujours. Mais de toutes manières, ça en vaut la peine.
— Pour qui te prends-tu ? Pour moi.
Philosopher, c’est se prendre pour soi.
La souffrance
Les questions surgissent toujours d’un problème particulier : lorsque tout va bien, on s’interroge moins. Ca semble « naturel ». Et ça l’est. Mais ce n’est -presque- jamais le cas. Prenons l’exemple d’un conflit entre personnes, mettons un divorce des parents. Qui a « raison » ? Pourquoi ? Lorsqu’on est pressé, ou très malheureux (on dit « affecté ») et on l’est toujours, la colère aveugle. On simplifie, on veut UN coupable à notre souffrance. Cela soulage. Provisoirement. On imagine alors que celui qu’on aime le plus, par exemple la mère, a « raison ». Or, si on prend le temps et le courage de réfléchir, nos certitudes éclatent parfois. Elle a certes « raison », mais mon père aussi a « raison » : peuvent-ils avoir raison ensemble ? On pense que non, comme dans les mauvais films policiers où il y a UN coupable et UN innocent, un « bon » et un « méchant » : le bon est vraiment bon et le méchant épouvantablement méchant. Ca repose l’esprit. Or ce n’est jamais le cas dans la réalité. On est l’un ET l’autre, parfois les deux à la fois ou alternativement. Tes parents ont la plupart du temps « raison » l’un ET l’autre. Ca semble compliqué. Ca ne l’est pas.
La catharsis (le mot sera expliqué) et l’incitation
On patauge. Et parfois on s’arrête : c’est démesuré ça ne nous regarde pas. (Mais philosopher, c’est ce mêler de ce qui ne nous regarde pas, justement, parce que tout nous regarde.) Et on s’engloutit au fond de son feuilleton, ou dans un travail abrutissant quelconque. Ouf, ça parle d’autre chose : Suellen va-t-elle enfin divorcer de JR ? Loana va-t-elle gagner la première place au loft ? Quelle poitrine ! Mais l’autre n’est pas mal on plus... Plus marrante peut-être. Allez, le sort en est jeté, je vote pour l’autre. Voilà de quoi « penser » qui ne fatigue pas trop et même qui distrait. (Qui empêche de penser en fait.) Mais Suellen n’existe pas, et la Loana que l’on voit à la télé n’est pas la vraie. C’est toi et ta mère qui existent. Ces images fausses d’une réalité elle-même fictive brouillent l’esprit, accaparent le temps qui fuit. Platon* dirait qu’elles font parti du monde de la Caverne, la prison des hommes où elles les maintiennent, hypnotisés. Les philosophes essaient d’en sortir... Et ensuite de faire sortir les autres. C’est périlleux, nous allons le voir. Certains en sont morts.
Mais parfois un spectacle est au contraire libérateur... Et puis : qui ne s’est jamais délecté d’un feuilleton débile ? Ce soir par exemple, il y a Columbo sur la une : mal fringué, pataud, il a une voiture minable, (comme moi) mais il gagne toujours contre les riches qui le méprisent. Moi, par contre, jamais : mais justement, à travers lui, j’en ai l’impression. Je me sens Columbo. Il me guérit car il vainc à ma place, par l’ironie et l’intelligence. Je me sens renforcée ensuite lorsqu’à mon tour, je m’y essaie. Les Grecs appelaient cela la Catharsis, la purification des passions. Lorsque je vois un héros l’exprimer à ma place, ou même la vaincre, la souffrance en moi se transforme : je la « comprends » enfin, son caractère étrange qui me confinait (maintenait prisonnière) dans une angoisse solitaire vole en éclat, j’en suis -en partie- débarrassée et je peux ensuite devenir mon propre héros, me libérer tout seul, oser, vivre enfin. Lorsque, à partir d’une peine, je me mets à écrire, faire de la musique, ou peindre, qu’importe ce que je peins ou ce que je joue : la douleur s’atténue et devient joie. Et puis celle-ci se transmet aux autres, les libère peut-être à leur tour, ou simplement, si l’oeuvre en vaut la peine, les ravit... Et ainsi de suite. Goya*, qui, au cours d’une étrange maladie, eut des hallucinations effrayantes, les peignit, posant sur une toile toutes les horreurs qui étaient dans sa tête : il n’y pensa plus ensuite. La catharsis passe du réel (les visions effrayantes) au symbole (la peinture) : par défaut, c’est le geste lui-même qui va illusoirement « libérer ». Ceux qui sont incapables d’accéder au symbole passent tout naturellement à l’acte réel : ils deviennent délinquants, violents. Plus on est cultivé, c’est à dire plus on a d’outils pour symboliser, et plus le recours cathartique est aisé. Celui qui souffre est souvent dangereux.
Ne lis pas tout de suite ce qui est en italiques si tu trouves que c’est difficile. Ca l’est. Tu le feras après : plus tard, ça te paraîtra simple. Ca l’est aussi !
Ne pas lire tout de suite
Mais certains spectacles au contraire mettent en scène des personnages préfabriqués avec lesquels l’identification, impossible, lorsqu’elle est tentée tout de même, est néfaste : il ont au contraire un effet incitatif. Les héros hyper-violents invulnérables ou éternellement beaux et riches génèrent (amènent) non pas libération, mais frustration (souffrance) : par comparaison, le spectateur se sent misérable ET coupable de l’être. Pour compenser, il va tendre (essayer de) à les imiter, à faire passer sur le plan du réel ce qui n’était que sur l’image : dépenses excessives, violences copiées sur celles présentées au cours du spectacle, etc... Rambo, Suellen ou Loana dans une HLM, cela ne colle pas. Alors pour que cela colle, on va rouler les mécaniques, agresser le voisin, ou dépenser à tort et à travers pour offrir à son miroir et aux autres une image conforme à celle des feuilletons, c’est-à-dire parfois se sur endetter...
Dans le spectacle cathartique, le héros, semblable à lui mais excessif, tire le spectateur de sa déréliction (souffrance) en portant sur lui tout son poids, en toute connivence ; tandis que dans le spectacle incitatif, le personnage, simplement modelé à rebours sur sa misère-même, niant cruellement son être spécifique, va augmenter encore son sentiment d’étrangeté, de solitude jusqu’à le pousser à accomplir vraiment les actes de la scène, manière magique et tragique d’ETRE vraiment, qui Rambo, qui Loana.
La fausseté des deux types d’images, par exemple Electre* (ou Antigone**) et Suellen, Loana (ou Rambo) n’est pas équivalente : Antigone est le symbole de quelque chose de bon qui existe éternellement en nous, nous taraude et ne demande qu’à s’exprimer enfin : la révolte contre la tyrannie. Le courage de dire non, de désobéir. Electre, quoique moralement plus discutable, représente aussi quelque chose d’universel, la révolte contre une mère dominatrice : ses diatribes contre celle-ci nous soulagent de tout ce qu’on aurait à dire à la nôtre ! Adolescente, je les lisais et les relisais avec une délectation sauvage. (Je n’osais pas dire merde à ma mère mais Electre le disait à ma place, et comment...) L’une et l’autre sont "nous", mais dans des situations extrêmes qui rendent nécessaires mais excessives les manifestations de notre souffrance commune. Tandis que Rambo, lui, n’est qu’une image d’image, c’est à dire l’image de quelque chose qui n’a jamais existé, une image en creux de la richesse et de la séduction et de la force destinée à épouser un public qui en est dépourvu, sans autre sens que de le maintenir devant l’écran... Et de lui faire acheter des produits dérivés, tee shirt sexy, DVD ou moto surpuissante (si moi je ne suis pas surpuissant, ma moto, elle l’est pour deux...) pour coller au personnage. Cette image ne peut apporter qu’un "soulagement toxique" ; la voir accroît au contraire le désir vain d’appartenir à un univers doré, et rend la situation du public-cible (cible, c’est ainsi que s’expriment les publicitaires) plus douloureuse encore. Quelques instants de « divertissement » et ensuite une augmentation de sa souffrance : le spectateur, (la cible) désireux d’échapper à son insupportable déréliction, en voudra encore et encore, recherchant d’autres spectacles équivalents ou plus forts qui la lui feront "oublier" : c’est comme une drogue. La preuve : les spectacles sont de plus en plus violents. Il en faut toujours plus.
Résultat concret
C’est au résultat sur l’individu (variable toutefois selon la personne) que l’on cerne (aperçoit) l’opposition des deux types de spectacles : on sort d’ « Electre » libéré, mais des feuilletons, frustré, honteux, vide, en manque, comme un drogué. Les hommes, au fond de la Caverne, (mettons leur HLM) sont fascinés par des images qui défilent devant eux (mettons la télé) ; lorsque l’un d’eux parvient à en sortir, au prix de souffrances infinies, il VOIT enfin la réalité devant lui : des objets qui bougent derrière un mur. Erreur ! Contournant la murette, coup de théâtre : ces objets ne sont que des statues tenues à bout de bras comme des marionnettes par des manipulateurs, copiant simplement les objets réels qui sont plus loin encore. Les images au fond de la caverne ne sont donc que les ombres des copies d’objets réels, des images d’images. Les hommes, comme « scotchés », s’y attachent au point de tuer celui qui veut les en libérer, les obliger à sortir : c’est l’allégorie de la caverne de Platon. Il semble ici décrire ces feuilletons-drogue, sans doute éternels.
Les effets et les causes
Revenons à nos moutons. Tes parents divorcent. Ils ont raison tous deux ? Mais qu’est-ce que cela veut dire ? On patauge parce qu’on ne s’est pas demandé ce que signifie avoir « raison », être bon et être méchant. Le débat philosophique commence toujours ainsi : que signifie le mot (ici, raison) ? Tu as bien observé dans les bars des types éméchés qui se disputent sans s’écouter, en répétant les mêmes formules, criant de plus en plus fort pour faire taire l’autre. Souvent, si tu analyses leur dialogue, tu t’aperçois qu’ils sont d’accord. Simplement ils n’ont pas posé la question de fond : qu’entends-tu par tel mot (ici, raison) ? La question du vocabulaire. Parfois, ils s’en rendent compte à la fin, et alors se réconcilient. Ils ont inversé les termes du débat : c’était par là qu’il fallait commencer et il n’y aurait pas eu de querelle. Mais il est rare que l’on se pose la question : que veux-tu dire par... ? On a peur de passer pour idiot : c’est tellement évident ! Non, justement : rien n’est évident a priori. (Au départ.)
Le mot raison est compliqué entre tous car il a plusieurs significations. Il veut dire à la fois l’intelligence et la sagesse, (les deux mots ne sont pas équivalents nous le verrons) en opposition à sottise ou folie, (par exemple lorsqu’on dit que « l’homme est doué de raison »)... Mais il est aussi appliqué à celui qui a trouvé une solution exacte à un problème (on dit qu’il « a raison »)... et il désigne encore celui qui suit le droit chemin moral en dépit des difficultés (« sois raisonnable »). Un autre sens du mot raison est « cause » : par exemple, la raison de mon rhume est le froid. Certains de ces sens, différents, sont reliés : celui qui sait exercer sa raison, (son intelligence) est (peut-être) « sage », (raisonnable) : il ne saurait, suppose-t-on, avoir tort et faire le mal. Ses « raisons » sont les meilleures. Cela revient à dire comme Platon « nul n’est méchant volontairement ». On va en reparler On a donc employé un mot complexe sans savoir ce qu’il signifiait, un outil, une clé dont on ignorait le calibre.
Or, c’était par là qu’il fallait commencer : que signifie le mot ? Dès que la question est posée, on commence à philosopher. Et, souvent, tout s’éclaire et s’arrange. (Non, pas tout, j’exagère.) Mais tu peux (parfois) continuer à aimer deux personnes qui semblent se haïr entre elles, car tu as dépassé la haine torturante grâce à la réflexion qui fait comprendre. Tu as démonté peu à peu les arguments de chacun : lorsqu’une voiture est en panne, on cherche à voir où se situe la pièce déficiente. Ton père, mettons, boit Mais il le fait -dit-il- parce qu’il est malheureux : ta mère ne l’aime plus, ne se soucie plus de lui, omet de s’occuper de la maison. Il le croit. Ta mère, elle, affirme qu’elle ne peut plus l’aimer justement parce qu’il boit et que, surmenée, elle ne peut faire mieux. Qui a raison ? Les deux. Lorsque deux événements se suivent, on croit souvent que le premier est la Cause du second, qui, lui, est l’Effet. On appelle cela la relation de Cause à Effet. Mais comment savoir quel est le premier ? Et comment être sûr que le premier est bien la cause du second ? Souvent les faits sont entre mêlés et on ne peut s’y retrouver.
J’ai monté l’eau à seaux, à midi, dans l’abreuvoir de Malinghô : à présent, j’ai mal à la tête. Pourquoi ? La chaleur et l’effort ? Peut-être. Mais ce n’est pas certain. Bernardo a coupé hier le jeune olivier qui poussait dans le talus : ce matin, je l’ai trouvé abattu. Je n’ai pas exprimé ma colère, pourtant intense. J’avais envie de jeter sa damnée tronçonneuse dans le ravin aux loups, définitivement. Je ne l’ai pas fait. C’est peut-être cela qui m’a occasionné mal au crâne et non l’effort physique. Ou les deux. Lorsqu’on éprouve une peine que l’on ne peut extérioriser, c’est la tête ou le corps qui le manifestent à la place disait Kafka*.
On confond donc parfois succession de deux faits (on dit phénomènes) et cause. Qui a raison ? Lorsqu’il s’agit d’une voiture, c’est simple : la pièce déficiente se voit ; se devine. On la change. Si ça fonctionne, c’est bien de cette pièce-là qu’il s’agissait. Mais lorsqu’il s’agit d’un argument ? D’un être ? Ce n’est évidemment pas possible. On ne peut pas vérifier.
Remonter : le philosophe, mécano de l’esprit
De plus, la mauvaise foi parfois fait qu’un argument est invoqué à tort. Volontairement ou pas, on raconte des « salades », même à soi-même. On n’ose pas s’avouer les raisons qui nous ont fait agir. Il faut chercher, supputer, sans certitude absolue. Le philosophe est le mécanicien de l’esprit, et parfois des choses. Ton père buvait avant de vivre avec ta mère : mais peu, une cuite de temps en temps au foirail, lorsque les affaires avaient été bonnes. Mal ? Bien sûr, mais cela ne l’empêchait pas de travailler, d’être un bon copain, généreux, et un compagnon agréable. Puis les choses se sont embellies à la fois, avec l’amour, mais aussi gâtées : la vie ici est austère, la terre aride, la concurrence rude. Ta mère rêvait de la ville, de confort. « Que la Montagne est belle » dit le poète. Mais tirer l’eau du puits, laver à la Cèze est éreintant : sa tristesse, sa frustration se sont accumulées avec la fatigue. Et puis ses vêtements et sa vie n’avaient rien à voir avec ceux de Loana. Tu ris ? Je suis sûre que Loana a eu sa part dans l’histoire.
Flaubert* décrit ainsi une jeune femme, Madame Bovary qui, désireuse de devenir une autre, fascinée par les héros aristocratiques insouciants et riches de ses romans, insatisfaite de sa vie peu éblouissante en comparaison, se réfugie dans les vêtements, les dépenses, et, conduite à la ruine, finit par se suicider. Du coup, ton père s’est mis à augmenter ses doses. Et elle, ses cris. Il la fuyait, ne se sentant bien qu’au Café où on peut rigoler avec les copains sans se faire engueuler. Ils ont donc raison tous deux. Il n’y a pas vraiment de responsable, ou plutôt les responsables sont ailleurs, hors d’atteinte semble-t-il. Et même ces responsables ont aussi d’excellentes raisons... etc
Les causes visibles, entremêlées ont caché une cause essentielle : la difficulté, la quasi-impossibilité de survivre pour un petit paysan ici à moins d’avoir aussi un autre travail.
Ce sera la fin de ce premier chant On va essayer de creuser sous le talus, d’enlever les pierres et dégager la souche : c’est, au fond, un travail philosophique. L’Olivier renaîtra. Mais cela prendra dix, vingt ans. Le dicton affirme : tu plantes la vigne pour toi, le figuier pour ton fils, et l’Olivier pour ton petit-fils. Un coup de tronçonneuse et voilà cinquante ans de perdu. Bergson* disait que l’homme, avec l’outil technique, était devenu surpuissant mais pas sur-raisonnable pour autant. Il lui manque donc un supplément d’âme à la mesure de son supplément de force. Lorsque je vois Bernardo et sa tronçonneuse, je m’aperçois à quel point c’est vrai. Je les hais. Le mal de tête revient.
Le mistral s’est levé, violent. Les Oliviers et la Cèze brillent si fort que cela fait mal aux yeux. Le soleil se reflète en bas dans l’eau calme et, sur le flan de la montagne, les feuilles semblent de minuscules miroirs qui s’agitent au gré des bourrasques. Au loin, le Mont Ventoux apparaît, presque clair avec son relais de télévision rouge. Malinghô lève la tête et secoue sa crinière comme si elle sentait des choses apportées par le souffle : des fleurs, des parfums, peut-être l’odeur de l’étalon en haut de la montagne qui hennit parfois vers elle. Placide, elle ne pense qu’à brouter. Ce n’est pas la période. Ca ne vaut donc pas la peine qu’il saute sa barrière. Il le sait, puisqu’il ne s’y risque pas. Tout ce qu’il gagnerait c’est un coup de sabot. Dans l’acol du haut, seules les Euphorbes, minuscules ombellifères aux fleurs rougeâtres que l’on ne discernait pas avant se dressent et forment comme un tapis irrégulier : un remède mais aussi un poison. Comme toutes choses, c’est une question de dosage. Malinghô a soigneusement tout raclé autour sans y toucher. Dès qu’il pleuvra, il va falloir les arracher pour laisser place à l’herbe. Fleuries, elles sont jolies cependant : on ne s’en rendait pas compte avant. Malinghô a fait un travail de philosophe : elle a dégagé et laissé apparaître les choses cachées. Belles, curatives et toxiques à a fois.
Escalader l’arbre
Dès qu’on s’interroge, on en arrive toujours à d’autres questions, plus importantes, comme lorsqu’on grimpe dans un arbre qui se ramifie de plus en plus à l’infini. Philosopher, c’est escalader, prendre le temps, écouter l’autre (l’alcoolique dans notre exemple) même si, honteux, il se tait. Même si cela nous conduit à cheminer vers des terres inconnues. Ici, la branche provisoire sur laquelle on est assis est :
— nul n’est méchant volontairement » (Platon).
Le « méchant », celui qui fait souffrir l’autre, est avant tout quelqu’un qui souffre lui-même, et qui ignore ou ne peut vaincre les causes de sa souffrance. Par exemple, il ne parvient pas à se libérer de ses passions. Mais qu’est-ce que la passion ? Quelque chose en nous de plus fort que nous qui nous tyrannise ? L’alcool, le désir de pouvoir, ou une idée fausse, voire la vengeance ?... La passion n’est pas forcément mauvaise en elle-même : cela dépend. La philosophie peut en constituer une, et parfois une passion, bonne, en détruit une autre, mauvaise (...)